70 - Civilisation Berbère

Publié le par Kinou


Pour l'amour de Faty, ma princesse Berbère, j'ai eu envie de mieux connaitre l'histoire de ceux qui revendiquent l'ancienneté d'occupation du territoire marocain. Sans faire un cours magistral, le sujet étant particulièrement riche, mais il peut être bon de fouiller dans les racines d'un peuple pour mieux le comprendre et l'aimer.

 
Histoire...

Quelque part près d'Asilah, une route difficile conduit à l'aride décor, où sont plantés plus de cent cinquante menhirs, autour d'un tumulus. Bien peu de touristes s'y aventurent. C'est pourtant là que vécurent les premiers habitants connus du Maroc, il y a quelque cinq mille ans. À cette époque, l'Afrique du Nord est chaude et humide, le Sahara une savane peuplée de grands animaux, les vertes vallées du Sud (le Drâa, le Dadès) sont de grands fleuves. Bien des siècles plus tard (XIIème siècle avant notre ère), les Phéniciens, grands navigateurs, créent un port à Lixus, près de Larache et un autre sur l'île de Mogador, face à notre actuel Essaouira. Puis Carthage s'y implante, comme dans pratiquement tout le bassin méditerranéen. Les ports que sont aujourd'hui Melilla, Tanger, Asilah datent de cette époque (VIème siècle avant notre ère), et durant près de cinq siècles, Carthage règne sur l'essentiel du territoire marocain que nous connaissons. Le royaume de Maurétanie (ne pas confondre avec la Mauritanie. au nord du Sénégal) gardera son nom après la chute de l'Empire carthaginois (146 avant J.-C.) et pour les premiers Berbères, ces territoires maritimes s'ajouteront à l'ouest de l'Algérie. Le royaume est riche. Il exporte de l'huile d'olive, des poissons séchés et marinés, et envoie à Rome, pour le cirque, des animaux sauvages - lions et éléphants - qui pullulent encore en Maurétanie. C'est une erreur. Tant de richesses attirent Caligula ; il fait assassiner Ptolémée, le fils du souverain berbère Juba Il et, après quatre ans d'une guerre sans pitié, l'empereur Claude déclare la Maurétanie, province romaine (en 42), ce qui en fait une suite naturelle des provinces Bétiques (andalouses),où Claude est déjà implanté... Il s'en tient prudemment aux villes dont il a besoin : Ceuta, Tingis (Tanger), Sala, Volubilis (la richesse du site montre le profit tiré de leurs nouveaux territoires par les Romains) et laisse les seigneurs berbères gouverner le reste du territoire et lui apporter leurs tributs. Cela dure six siècles. Comme toujours dans l'histoire, c'est la richesse du pays qui attire les ennemis. Les Arabes venus de Tunisie mettront trente ans à soumettre les Berbères, mais en 710, Ibn Noussair prend le pouvoir ; il nomme Tarik gouverneur de Tanger et, histoire de ne pas être encombré par un homme aussi batailleur, il l'expédie outre-Méditerranée, conquérir la péninsule ibérique, alors entre les mains des Wisigoths. C'est fait en trois ans (711/713). Vers 740, le Maroc, encore très peu christianisé, est converti à l'islam.

crédit: histoire du Maroc - Bernard Lugan


Le mot Berbères, emprunté par le français à l'arabe et par ce dernier au latin, a perdu très tôt son sens primitif d'« étranger à la civilisation gréco-romaine ». Il désigne aujourd'hui stricto sensu un groupe linguistique nord-africain : les berbérophones, ensemble de tribus qui ont parlé ou parlent encore des dialectes apparentés à un fonds commun, la « langue » berbère.
Les premières influences historiquement attestées furent celle des Phéniciens et, par leur intermédiaire, celle des Grecs : elles ne paraissent pas avoir beaucoup marqué les Berbères. La longue domination romaine, puis byzantine, ne fut pas beaucoup plus efficace. Elle ne s'étendit jamais à toutes les populations berbères et les tribus soumises s'insurgèrent souvent. La civilisation romaine n'assimila et ne christianisa qu'une très faible partie des Maghrébins : même les convertis recoururent aux schismes pour affirmer leur indépendance. Le Maghreb resta farouchement lui-même.
La langue berbère représente, en Afrique du Nord et jusqu'au-delà du Sahara, le seul lien d'une communauté de plus de douze millions d'hommes. Mais c'est une communauté qui s'ignore parce que les groupes fort divers qui la composent sont dispersés sur d'immenses territoires. Partout minoritaire, le berbère n'est la langue officielle d'aucun État. Malgré quelques tentatives limitées, il n'a jamais accédé au rang de langue écrite.
Pour aborder sans préjugés la littérature des Berbères, les meilleurs guides seraient les journaux de route du XIXe siècle ou de ce début de siècle. Un regard naïf sur une fête berbère, des chœurs dansant sur la montagne préparent mieux à recevoir le message d'un poème berbère qu'une analyse sévère.


1 - Civilisation berbère et monde musulman

La conquête arabe et la conversion des Berbères à l'islam déterminèrent durablement leur destin historique. Cette conversion n'est connue que par la tradition arabe, mais il est établi que l'islam ne triompha définitivement qu'au XIIe siècle. L'esprit d'indépendance, la tendance à l'extrémisme et le puritanisme souvent reconnus aux Berbères expliquent qu'ils aient parfois, contre la domination arabe et l'orthodoxie islamique, adopté des doctrines égalitaristes comme le kharidjisme ou le chi‘isme et combattu leurs maîtres orientaux. Mais cela n'empêcha ni l'islamisation ni l'arabisation. La Berbérie se sentit désormais orientale.
La première classification sûre des tribus berbères, valable pour la seconde moitié du XIVe siècle, a été fournie par l'historien arabe Ibn Khaldun. À l'est se situaient les Lowata de Cyrénaïque, de Tripolitaine, du Djérid et de l'Aurès ; à l'ouest, les Branès et les Zenata. Ces derniers, grands nomades conquérants arrivés en Afrique du Nord à la fin de la période byzantine, devaient s'arabiser les premiers. Les Branès, ceux qui se désignaient sous le nom d'Imazighen (hommes libres), seraient les plus vieux Berbères. Ils comprenaient alors les Maçmouda, sédentaires du Moyen et Grand Atlas, et les Sanhaja (Iznagan), divisés en sédentaires (Qotama de Kabylie, Ghomara du Rif) et grands nomades du Sahara occidental (Lemta, Lemtouna, Gouzoula).
Cette situation et cette nomenclature ne devaient pas durer. L'immigration arabe et les « invasions hilaliennes » renforcèrent, du moins dans les régions ouvertes, l'arabisation des tribus berbères dont la plupart renoncèrent à leur nom ancien pour se rattacher à un clan arabe plus prestigieux. D'autres tribus, toutefois, généralement d'habitat montagnard, telles les tribus de l'Aurès de la Grande Kabylie, du Rif et de l'Atlas, bien que musulmanes et plusieurs fois réislamisées par les marabouts, conservèrent leur langue et leurs coutumes.
C'est surtout l'observation de ces coutumes qui a permis de dégager l'originalité berbère. Celle-ci se manifestait essentiellement par l'existence d'un droit coutumier et d'une organisation judiciaire non coraniques. Les deux caractéristiques de ce droit berbère étaient le serment collectif à mode de preuve et l'utilisation de règlements et de tarifs de pénalités connus sous le nom de lqanun. Quant à la justice, elle était rendue soit par des juges-arbitres, soit par des assemblées de villages. Toutefois, la coutume berbère n'était pas un droit purement laïc et n'entrait pas en conflit avec le droit coranique.
Il a été longtemps de mode d'opposer les traditions berbères aux usages des Arabes maghrébins. Or, les traits communs apparaissent au moins aussi importants. L'organisation sociale reposant sur les liens du sang, réels ou fictifs, la pratique des corvées collectives, l'usage de greniers communautaires se retrouvent en fait chez les Berbères et chez les Arabes. Même la prétendue « anthropolâtrie berbère » n'est nullement caractéristique, car le culte des saints se retrouve dans le monde islamique tout entier.
Politiquement, les Berbères ont formé à plusieurs reprises des États indépendants (royaumes de Tahert, de Tlemcen, royaume aghlabide de Kairouan, royaume mérinide de Fès...), voire de grands empires étendus à tout ou partie du Maghreb (empire almoravide et almohade). Ils ont connu divers types d'organisation (aristocratique, théocratique, monarchique) et non pas seulement le système prétendument démocratique des jama‘a qui, selon certains auteurs, les caractériserait ; ces assemblées désignées par des clans ou çoff représentaient en réalité une étroite oligarchie d'anciens, gouvernant au nom de la tradition. Il faut donc se garder de toute généralisation concernant les mœurs et la vie politique des Berbères.
Bien qu'on puisse parler d'une civilisation berbère, celle-ci apparaît comme peu originale sous son vêtement d'archaïsmes. La maigre littérature berbère, purement orale, consiste en fables animales, contes et chants traditionnels ou improvisés ; elle est surtout faite d'emprunts à l'Orient arabe, à l'exception de quelques poèmes ou chants guerriers.
Les Berbères ne semblent pas avoir été originaux dans le domaine artistique : si le même goût du décor géométrique élémentaire se retrouve dans la céramique, la bijouterie, la sculpture sur bois, l'art du tapis, il est possible d'y reconnaître des éléments de provenances diverses peu à peu figés par une pratique étroitement conservatrice.


2 - La langue et les parlers

Le berbère était mal armé pour résister aux forces qui menacent tout idiome. Aussi a-t-il éclaté en une poussière de parlers dont aucun n'est le berbère. De plus, il a subi l'assaut de langues plus prestigieuses, que les invasions ont placées à ses côtés : tous les parlers berbères portent la marque de l'arabe, leur parent devenu leur voisin par la conquête. Pourtant, le berbère est encore bien vivant et, partout, son unité profonde reste perceptible. Il se défend par inertie, parfaitement adapté à la société qu'il exprime ; menacé comme elle, il durera ce qu'elle durera.
Aucune enquête récente n'a précisé le nombre des personnes dont le berbère est la langue première, mais on peut admettre qu'il dépasse douze millions, dont sept ou huit millions se trouvent au Maroc, où les Chleuh du Sous, les éleveurs des massifs centraux et les Rifains représentent près de 40% de la population. Trois ou quatre millions habitent le nord de l'Algérie : le berbère forme plusieurs îlots entre la frontière marocaine et Alger, puis s'impose massivement en Kabylie et dans l'Aurès. Il survit dans quelques villages de Tunisie, à Djerba surtout. On le retrouve en Libye, puisque Zouara et une partie du djebel Nefousa sont à lui, et jusqu'en Égypte où Siwa, l'antique oasis d'Ammon, marque sa limite orientale. Présent au Mzab et dans les oasis sahariennes, il est parlé aussi par les 750 000 Touareg, dont la plupart appartiennent au sahel du Niger et du Mali, et par les Zenaga de Mauritanie.
Au sud du Sahara, le berbère est entré en contact avec des langues de l'Afrique noire. Partout ailleurs, il est assiégé par les dialectes arabes, qui lui ont déjà ravi de vastes territoires. L'arabe rayonne à partir des villes, mais, par suite de l'émigration ouvrière, les plus fortes agglomérations berbères sont peut-être Casablanca, Alger et même Paris. Quant aux juifs berbérophones, ils ont aujourd'hui déserté la montagne marocaine pour Israël.


    
Un réseau complexe de correspondances

Les parlers de populations si diverses sont reliés entre eux par des traits linguistiques communs qui garantissent l'unité du berbère. Mais la réalité ne livre qu'un foisonnement de parlers locaux, quatre à cinq mille selon A. Basset. Chaque tribu, chaque village a le sien. Il existe pourtant quelques groupes plus larges dont les membres ont le sentiment de parler un même dialecte : ainsi les Touareg, les Chleuh ou les Kabyles. D'un groupe à l'autre, on se comprend peu ou pas du tout.
Un tel éparpillement s'explique en premier lieu par l'immensité d'un domaine aux communications difficiles. Les progrès de l'arabe ont encore contribué à isoler les uns des autres les groupes berbérophones. Rien n'a contrarié les forces centrifuges. Jamais l'unité politique du monde berbère n'a été totale ou durable et jamais, sauf peut-être sous les rois numides, le berbère n'a été promu au rang de langue officielle. Jamais non plus il n'a vraiment bénéficié des avantages de l'écriture, bien qu'il possède un alphabet encore connu des Touareg sous le nom de tifinarh ; les notations des linguistes ne sont qu'un artifice. Enfin, l'expression littéraire, si riche qu'elle soit, demeure régionale et ne favorise aucun dialecte. Jadis punique ou latin, aujourd'hui arabe, français ou haoussa, une langue étrangère suffit aux relations extérieures. Le berbère reste au foyer avec les femmes, ses meilleures gardiennes : c'est là sa faiblesse et sa force.


    
Un délicat problème historique

Le préhistorien ne tient pas les Berbères pour les premiers habitants de l'Afrique du Nord, mais le berbère s'y trouve dès l'aube de l'histoire. On a peine à retracer l'évolution d'une langue rarement écrite. Peu d'épaves ont échappé au naufrage et leur interprétation est délicate. Elle s'appuie sur le berbère moderne au lieu de l'éclairer. Les documents les plus abondants sont des noms propres, ce qui limite leur portée. Les sources antiques et les auteurs arabes citent quantité de lieux, de personnes et de populations dont les noms relèvent du berbère. L'étude systématique de ces données n'a pas encore été poussée.
Plus révélateur serait le déchiffrement des inscriptions libyques de l'Afrique du Nord. On appelle ainsi plus de 1 200 textes dont l'écriture s'apparente à celle des Touareg. L'un d'eux est daté de 138 avant J.-C. ; plusieurs s'accompagnent d'une version punique ou latine ; presque tous sont très courts et gravés sur des stèles funéraires assez frustes. Le libyque doit être une forme ancienne du berbère, mais les rapprochements proposés avec la langue actuelle demeurent trop souvent conjecturaux.
Il faut ensuite attendre le XIIe siècle pour trouver, dans des textes arabes, la citation de quinze phrases dont le berbère semble déjà proche de celui que nous connaissons. Puis le silence retombe jusqu'au XVIIIe siècle, d'où nous viennent les poèmes chleuhs d'al-Awzali, écrits en caractères arabes ; leur langue appartient décidément au berbère moderne, tel qu'il sera noté et étudié par Venture de Paradis dès la fin du siècle, et, plus tard, par un nombre croissant de voyageurs et de chercheurs.


    
Parentés linguistiques

On a cherché à compléter l'histoire par la comparaison, pour mettre en évidence l'apparentement du berbère à d'autres idiomes. On lui a rattaché le guanche, qui fut parlé aux îles Canaries jusqu'à la conquête espagnole, mais la concordance reste imparfaite. On a confronté le berbère avec le basque et avec le substrat du celtique. Une voie plus sûre est offerte par la théorie chamito-sémitique, qui dans sa forme classique réunit en une même famille le berbère, l'égyptien ancien, le couchitique et le sémitique. O. Rössler va jusqu'à intégrer le berbère à ce dernier groupe, dont fait partie l'arabe. On voit aussi se multiplier les hypothèses qui situent le chamito-sémitique dans de vastes ensembles, englobant des langues de l'Afrique noire. Le berbère est souvent invoqué dans ces travaux, mais il donne plus qu'il ne reçoit et l'étude comparative des parlers berbères reste de loin la plus utile au berbérisant.

    
Caractéristiques principales

        Le système phonique

Chaque parler possède sa propre phonologie. Sauf en touareg, il n'y a que trois phonèmes vocaliques, a, i, u. En revanche, l'inventaire des consonnes est très riche. On observe comme en sémitique une série de pharyngalisées, dites emphatiques. Selon l'énergie mise en jeu, toute consonne peut être relâchée ou tendue, ce qui permet diverses oppositions lexicales ou morphologiques. Les occlusives relâchées deviennent spirantes dans certains parlers.

        La phrase

Le berbère dispose de verbes, de nominaux et de particules. Les verbes et les nominaux opposent deux genres, le masculin et le féminin, et deux nombres, le singulier et le pluriel.
Le verbe peut constituer à lui seul un énoncé complet : chleuh ukrg « j'ai volé », yukr « il a volé ». En effet, la forme verbale comporte obligatoirement un indice de personne, ici -g « je » et y- « il ». Cet indice est soudé au radical ou « thème » qui, soutenu par un jeu de particules, précise l'aspect de l'action, mais non le temps : ukrg note l'action accomplie, « j'ai volé » ou « (lorsque) j'aurai volé », ar ttakrg l'action répétée « je vole » ou « je volais ». Tout verbe a au moins quatre thèmes, dont l'un est un passe-partout qui par lui-même ne marque aucun aspect. À la différence de l'arabe, le berbère affecte les mêmes indices de personne à tous les thèmes, sauf dans les « verbes de qualité ». Il existe enfin des verbes dérivés, eux-mêmes pourvus des différents thèmes et formés à l'aide de préfixes qui leur donnent souvent une valeur factitive, réciproque ou passive : ainsi suff « faire enfler », en face de uff « enfler ».
Des nominaux complètent le plus souvent l'énoncé. Un nom, par exemple, peut suivre le verbe pour dire à quoi renvoie l'indice de personne : gukr urgaz « l'homme (il) a volé » ; un autre peut préciser l'objet de l'action : yukr urgaz asrdun « l'homme a volé le mulet » ; on voit que certains noms distinguent un « état libre », argaz, asrdun, et un « état d'annexion », urgaz, usrdun, réservés chacun à des fonctions définies. Mais toute langue parlée aime les tours expressifs ; on projette donc volontiers en tête de la phrase l'un ou l'autre des noms, quitte à le reprendre par un pronom personnel : asrdun, yukr-t urgaz « le mulet, l'homme l'a volé ».
À côté des pronoms personnels, répartis en plusieurs séries, on trouve des supports de détermination, dont le rôle est considérable. Ils peuvent en effet se substituer au nom ou encore s'ajouter à lui pour servir d'appui à un déterminant, particule démonstrative, complément de nom ou proposition relative : ainsi le touareg wa « celui », dans wa-r2g « celui-ci », wa n-2mgar « celui du chef », wa n2s2n « celui d'eux = le leur », wa yuk2r « celui [qu'] il a volé », ou dans amis wa-r2g « ce chameau-ci », amis wa n-2mgar « le chameau du chef », etc. Le berbère ne connaît pas de vrais pronoms ou adjectifs possessifs, relatifs ou démonstratifs. Il obtient la plupart des combinaisons syntaxiques en appliquant quelques relations fondamentales à un petit nombre de classes morphologiques. Même les propositions subordonnées ne sont le plus souvent que des relatives accrochées à un élément support : le chleuh ig « si » équivaut à « ce (i) dans (g) [quoi], le cas dans [lequel], au cas où ».
Les énoncés sans verbe ne sont pas rares. L'un d'eux fait suivre un nom d'un support que détermine une proposition relative : amis a yuk2r « un chameau [est] ce [qu'] il a volé » = « c'est bien un chameau qu'il a volé ». Le support n'est plus ici la simple reprise du nom : il devient le sujet de l'énoncé. Cette construction expressive connaît un grand succès dans tous les parlers.


        Le vocabulaire

Très inégalement connu, le lexique présente un fonds commun, mais d'importantes variations régionales reflètent la diversité de l'histoire et des modes de vie. Le vocabulaire des activités traditionnelles frappe par son extrême précision et la langue affective n'est ni pauvre ni rudimentaire. L'expression des notions modernes s'avère plus embarrassante ; c'est presque toujours l'emprunt qui l'assure. Partout, l'arabe s'est infiltré. Le vocabulaire est organisé en familles de mots construits sur une même racine, toujours consonantique. Mais l'évolution phonétique ou sémantique, le rejet des termes tabous, les coups de boutoir des emprunts ont souvent affaibli ces familles et chaque mot tend à vivre de sa vie propre.

3 - Les littératures berbères

Les villageois communiquent entre eux au moyen d'un patois qui diffère, peu ou prou, de celui du village voisin. Mais, dans leurs contes ou dans leurs chants, ils usent d'une langue différente de la quotidienne : une langue « littéraire ». Le vocabulaire, en effet, en est particulier avec, par exemple, des archaïsmes, des arabismes ; mais aussi la syntaxe : mise en apostrophe d'un complément, accord insolite d'un pluriel avec un singulier, rupture dans l'ordre de la phrase. Il n'existe pas une langue littéraire pratiquée par tous les berbérophones. Toutefois, on en rencontre qui sont communes à des populations assez nombreuses. Ainsi, sur l'aire chleuh qui occupe l'ouest du Grand Atlas, la plaine du Sous et l'Anti-Atlas, il n'existe pas un idiome commun, mais une mosaïque de patois. Or, des troupes de chanteurs professionnels sillonnent le pays et leur répertoire de poèmes et de contes est intelligible à tous les Chleuhs. La situation est analogue dans le centre montagneux du Maroc, domaine des Berabers, où les parlers varient de tribu à tribu et à l'intérieur de chaque tribu, mais où l'extension des itinéraires des chanteurs ambulants marque l'extension d'une langue littéraire entendue de tous, et l'on peut citer des faits comparables, récents ou anciens, chez les Touaregs, les Kabyles et d'autres berbérophones.

    
"je ne suis pas du village"

Autant de groupes, autant de moyens d'expression littéraires. Si l'on demande à un Chleuh de l'Anti-Atlas comment il interprète une chanson d'amour du Grand Atlas dont la langue lui est claire : « C'est impossible, dit-il, je ne suis pas du village ! » L'anecdote est authentique et le propos suggestif.

O madame ! Sur la flûte brisée j'écrirai, j'effacerai les mots. Petite fille ! Oh ! pourquoi m'a-t-elle rendu fou ?
 
Ce poème du Rif n'est pas la plainte d'un poète bucolique et la flûte brisée n'est pas le symbole d'un amour malheureux, mais l'évocation d'un sortilège. Pour obtenir l'amour de celui, de celle qu'on aime en vain, on demande à un clerc expert en grimoires d'écrire les mots magiques au revers de feuilles d'olivier ou sur une flûte de roseau brisée. Reflet de vieilles croyances, la notion de l'amour, mal démoniaque qui rend fou, est un vieux motif littéraire qui se retrouve, en des formulations comparables, dans d'autres poèmes d'Afrique du Nord, berbères ou arabes, comme cet autre motif littéraire de la prime jeunesse de l'aimée. Quant au premier vers, il n'est point une invocation à l'aimée ou à quelque sainte bienveillante, mais un refrain, a-ya-lalla, ou plutôt un indicatif de poème, qui vaut par sa consonance plus que par le sens qui peut lui être associé, et sert aussi bien d'introduction que de refrain.
Le bestiaire poétique varie, lui aussi, selon les régions : la perdrix symbolise l'aimée dans le Rif et dans d'autres régions, notamment en Kabylie. Écoutons les Rifains :
Quel est le chagrin des perdrix   Dans l'ombre des monts tout en pleurs ?   Elles pleurent le gerfaut mort   Et se refusent à l'oubli.
Mais il ne semble pas que la poésie chleuh connaisse la perdrix, bien que la perdrix vive en pays chleuh. On y a choisi, depuis longtemps, un autre oiseau familier, le pigeon, pour en faire l'image de la femme. Le terme évoque la beauté : démarche oscillante et précieuse, grâce recherchée de l'allure, assemblées de jeunes femmes lasses d'être courtisées :
Colombes, en ces lieux vous trouvez le repos : Le chasseur vagabonde ailleurs !
dit une chanson villageoise. On file la métaphore : la colombe à la plume brisée, au pas incertain, c'est la femme infidèle, la vertu perdue. Parmi les refrains revient souvent atbir umlil, « blanche colombe », mais la blancheur ne s'y associe pas aux notions de paix ni de pureté : le blanc est celui de l'heureux augure. D'autres formulations, d'autres images indissociables du groupe, se trouvent dans la poésie des Touaregs qui portent témoignage sur leur terre, une terre qui n'est pas un décor. Elle est la mesure de tout acte humain, elle modèle toute vision.
Femmes d'Ouhet, femmes de Terourit, Dieu ! qui désormais pour vous composera des [vers ? Akrembi reste assis là-bas, Au pied d'une petite dune de sable ; Son méhari est accroupi. Il reste, immobile, à son [ombre. Il l'a saigné aux veines du chanfrein.
Cet homme, assis dans le désert, va mourir de soif pour s'être égaré. La vision de l'être immobile au pied de la dune, auprès du chameau saigné, dernier, horrible recours de la soif, éveille en chaque auditeur, immédiatement, les échos de drames familiers. La terre des Touaregs refuse la vie comme elle la donne : nous comprendrons alors l'importance des noms de lieux dans la poésie touarègue ; les « thèmes géographiques » n'y sont pas des itinéraires interminables et fastidieux : les noms des points d'eau, des vallées, des ravins, des monts, des crêtes, des campements, des tribus, présents dans chaque œuvre, parfois à chaque vers, forment le réseau de repères qui enserre, dans des limites rassurantes, un pays dangereux où le moindre écart de route est fatal. Nul autre groupe berbère n'a pareillement utilisé les thèmes dits géographiques, héritage probable de la poésie arabe : c'est qu'ils suscitent, en chaque âme touarègue, une résonance puissamment affective.
Le paysage devient aussi symbole dans l'épigramme : au premier tableau, l'arbre tagart (l'aimée) se désaltère au bassin d'Ehahoué (l'amant) qui reçoit la belle eau des monts : « À Emseddel, elle n'a pas bu », dédaignant ce petit point d'eau (le rival). Au second tableau, le gommier femelle (l'aimée), sensible aux avances d'un arbuste épineux malodorant (le rival), qui a fait les frais d'une tunique indigo, « s'attife et se pomponne, oublieuse du gommier mâle, son amant », pour un misérable arbuste dénué de tout, « ayant pour chameau, la colline, pour bouclier, la dune, pour gaine à franges, le ravin et pour selle, le col ».


    
Une matière riche et insaisissable

Quel accès avons-nous auprès des littératures berbères ? Dans sa préface aux Poésies touarègues, le père de Foucauld disait : « Ce recueil n'est qu'une minime partie de la littérature poétique de l'Ahaggar, de l'Ajjer et des Taitoq. En moins d'un an, on pourrait réunir dix fois plus de vers qu'il n'en contient, en n'admettant que ceux des meilleurs poètes. » Ce recueil de cinq cent soixante-quinze poèmes et de plus de mille pages assemblait la production d'un groupe berbère de quelques dizaines de milliers d'hommes : nous pouvons mesurer la tâche à accomplir. Dans trop de régions, la littérature reste inexplorée, et les régions les mieux connues, le sud du Maroc, et même la Kabylie, sont loin d'avoir fourni une matière littéraire suffisante, pour que nous puissions prétendre l'appréhender dans toute son extension et toute sa profondeur.
Dans n'importe lequel des groupes berbères, la littérature constitue un circuit fermé : dans un matériel de sons, de rythmes, de mots, de tours syntaxiques, d'images, de motifs, que lui a légués la tradition et que connaissent d'avance les membres du groupe, l'auteur choisit des éléments qu'il ajuste avec plus ou moins d'habileté et de bonheur et il essaie son ouvrage directement sur un auditoire. Dans l'œuvre, le public retrouve des clichés, mais les accueille avec une fraîcheur et une émotion qui étonnent.
La littérature berbère décourage la traduction. Ba-Hammou el-Ansari et le père de Foucauld ont, avec une pointilleuse honnêteté, établi sur le touareg un texte français, entre les lignes duquel on pourra lire. Vient tout d'abord une traduction littérale : « Je fais accroupir un chameau blanc, nous sommes dans le firmament - à (pour) l'homme et aussi la femme [que] est dans le mal [moral] » ; ensuite une nouvelle traduction assortie d'un commentaire : « Je fais accroupir un méhari blanc, je suis infiniment éloigné... (aussi éloigné que le firmament l'est de la terre) - pour l'homme et la femme dans lesquels il y a du mal... (un méhari blanc est un signe de richesse) ». Alors seulement, la traduction définitive, qui garde l'image : « Je monte un méhari blanc, je suis aussi loin que le firmament - de l'homme ou de la femme en qui il y a du mal », nous restitue le cri d'honneur de l'homme raillé, qui se défend en affirmant sa richesse temporelle et sa noblesse morale.
S'il est difficile de traduire, il est difficile de lire. Les premiers textes berbères recueillis furent, dans leur grande majorité, des contes, des légendes. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, et les premières du XXe, les études berbères prennent leur essor. On dissèque les contes. Que reste-t-il de chleuh, de kabyle, dans les narrations ainsi analysées ? Rien. Les contes berbères sont traités sur le même pied que les contes des pays occidentaux ; or ceux-ci sont des contes de bonne femme, sans prestige, en face de la seule littérature reconnue, la littérature écrite. Alors s'attache à ces littératures berbères, dans le moment même où elles sont révélées au public, une appréciation défavorable. Il est donc malaisé de lire, impartialement, une œuvre berbère. Mais n'est-ce pas déjà la trahir que la lire ? Nous savons depuis longtemps que littérature n'est pas écriture, que tout écrit n'est pas forcément littéraire et que l'oral peut être littéraire, s'il implique un choix dans la tradition et une mise en forme. Il est urgent, néanmoins, de franchir la barrière qui, de fait, nous sépare d'une littérature de parole, de musique et de bruit. Assister à un divertissement chanté et dansé, entendre le martèlement rythmé des pieds, les battements de mains, les percussions du tambourin, au-dessus desquels s'élève le chant en répons du chœur, lancé à pleine voix, serait la meilleure préface à une littérature qui vit.


    
Aux rythmes de la vie

Dans les groupes berbérophones, la littérature assume diverses fonctions qui ne sont plus, dans nos sociétés, dévolues aux œuvres littéraires ; elle y est à la fois poème, chant, chanson, roman, théâtre, journal, histoire et bonnes histoires.

       
La fonction rituelle

Inséparables des fêtes saisonnières, les chansons accompagnent les actes rituels et les formules magiques, comme des doublets qui agissent, eux aussi, sur les puissances surnaturelles ou qui rythment le déroulement de la fête et en assurent la bonne ordonnance et la solennité. On chante les rogations de pluie en suivant le mannequin, fait d'une cuiller à pot, qui figure la Fiancée de Pluie. On chante pour les fêtes de seuils d'année ou de saison, pour la clôture des récoltes, pour les feux de joie ; on chante quand on quête de porte en porte, quand on promène Carnaval. Souvent, ces chants adressent à d'obscurs esprits, aux noms étranges, des prières pour attirer le bien et repousser le mal. Dans les fêtes de mariage, les chants marquent la vêture de la mariée, son départ de la maison paternelle, son arrivée chez le mari, moments essentiels. Dans les chansons de travail, il est souvent difficile de faire la part du rythme et du rite : la chanson qui accompagne la fécondation du palmier appartient au rite, mais celle qu'on scande au damage des terrasses est à la fois rythme et rite : les temps forts appuient les coups de dame, mais sans le chant, la terrasse ne serait pas étanche. Selon les groupes, selon les chants, la motivation magique est plus ou moins estompée, la fonction de signe de solennité ou de simple convenance efface plus ou moins la fonction rituelle.

       
La fonction gazette

Nombreuses sont les chansons qui, comme naguère nos chansons foraines, portent les nouvelles : la récolte de caroube a été bonne, l'usine de conserves de sardines emploie des femmes et elle paie bien, une fille de tel village s'est laissé séduire par un vaurien de la ville, elle a volé les économies de ses parents pour s'enfuir avec lui, et il l'a assassinée. Faits divers, rubrique économique, la chronique semblerait mince, mais elle est toujours marquée de la réaction éthique du groupe ; c'est la satire de certains types humains que refuse la civilisation traditionnelle des campagnes : le freluquet qui fait travailler sa femme à l'usine, le citadin dépravé ; c'est la morale vengeresse : la fille assassinée n'est pas seulement une fille séduite, mais celle qui, malgré l'antique usage, a refusé d'épouser son cousin. Et quand la chanson gazette devient politique, elle se charge de forces explosives : œuvres de chanteurs villageois ou de chanteurs professionnels, les chansons de résistance ont diffusé les nouvelles et les idées, ont infusé le courage et la haine, aux périodes de lutte contre l'ennemi, voisin tribal, pouvoir central, puissance colonisatrice.

       
La "joie de la fête"

On peut chanter pour soi, dans les marches solitaires. Mais la récréation reste avant tout collective. Narrations et poèmes y ont une place de choix. Les contes merveilleux constituent encore le passe-temps des veillées familiales. Il semble bien que leur fonction soit, aujourd'hui, de divertir plus que d'enseigner. Les contes d'animaux et les récits humoristiques suscitent le rire, combien révélateur du groupe. Cette gratuité du divertissement est un des traits de l'ahal, réunion propre aux Touaregs, où la poésie et l'amour sont à l'honneur, grâce au statut de « liberté » de la femme célibataire. Quant aux chansons accompagnées ou non de danses, elles font de chacun un acteur de la fête, un acteur passionné, car les réjouissances familiales ou publiques, avec foule d'invités, offrent à l'individu, outre la bonne chère et l'évasion hors des contraintes de la vie quotidienne, une ferveur et une émotion où les « bien-disants » du village puisent de nouvelles forces créatrices.

    
La "science des entrailles"

On s'étonnera peut-être que, des rogations de pluie au commentaire en vers d'ouvrages pieux, tout soit rangé sous la commune étiquette de littérature. Mais l'unité existe. La langue littéraire, dans chaque groupe, est une langue autre que celle des échanges quotidiens, dans la narration ou dans la poésie. On trouve, dans la prière pour la pluie et dans le prône en vers sur les péchés, des caractéristiques identiques. Cette mise en forme a une fonction mnémotechnique, elle aide à assurer la tradition, mais elle a aussi une fonction esthétique : le sens de la beauté formelle est vif chez l'auditeur. En outre, selon l'expression des Chleuhs, la poésie est « science des entrailles ». Elle vient des entrailles et non des livres, pour le poète qui, par l'entremise d'un saint patron, a reçu le don de parole. Elle est science aussi, elle a vertu éducatrice ; les chanteurs professionnels chleuhs ont, aujourd'hui encore, conscience de leur mission. Même là où manquent les chanteurs professionnels, mais où chaque village a ses poètes, les œuvres ont maintenu, à travers les âges, une tradition de culture. Quand le chant de moulin dit que la créature a dépouillé tout orgueil devant Dieu et devant les hommes, quand le tercet chleuh montre l'homme qui, comme un marchand, fait le bilan de sa vie et ne trouve plus crédit qu'en Dieu, quand on suit le cheminement des thèmes à travers les différents genres d'une même société, on voit se dessiner une vision du monde, une conception de la vie, qui n'ont rien de simple ni de primitif.
L'amour ne constitue pas un, mais cent thèmes, dont cet amour en fleur du vieux fonds chleuh ne représente qu'une facette :
À peine issue de sa coque brisée, L'amande offre à tes sens le miel de sa saveur, Si tu sais la cueillir sur la branche. Quand tu la vois aux étals du marché, Elle n'est plus que chose dépréciée Dont fera son profit le Juif, En la vendant à bénéfice. Ainsi dans le verger mûri, le maître choisira La pomme blanche ou bien la poire ou la poignée [de figues, Le raisin blanc quand il est mûr Et qu'à peine le jus en tombe goutte à goutte, Primeur que nul encore n'a goûtée, Chose combien précieuse Qu'un jour fatal dépouillera De sa feuille tombée et de son rameau mort.
La pensée de la mort, en effet, hante encore plus la poésie chleuh. Le lettré Muhammad u‘li al-Awzali écrit en 1714 :
Douleurs et tourments de ce monde ne sont rien : Plus amère que laurier-rose, la mort est le plus [grand. Avez-vous jamais vu les épreuves de celui qu'elle [attend ? Il se tourne et se tord, dans la lumière et dans la [nuit, Livide, le regard vague et l'œil qui se révulse.
Et le chanteur professionnel moderne reprend :
Tu éclaires le monde et son issue dernière, ô Mort, Puisque, inévitablement, tu me prendras. En terre [je descendrai, Et mes os s'anéantiront et s'anéantiront les yeux [qui contemplaient Les êtres chers, et s'anéantira le pied qui me menait [à eux.
Pourquoi refuser de connaître sur l'autre rive de la Méditerranée des littératures étranges aux réminiscences familières, des littératures qui témoignent du heurt des civilisations, et qui peuvent tant nous apprendre ?

crédits : Encyclopedia universalis, entre autres...

Publié dans Art et culture

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