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TEXTE DU JOUR



Le bonheur ne s'écrit pas, il est comme les étoiles filantes :
celui qui ne le voit pas ne le verra jamais.


Hafid Aggoune



Mardi 19 décembre 2006


Soumaya Naamane Guessous, sociologue marocaine, professeur d’université, auteur de Printemps et automne sexuels (EDDIF, 2000) et de Au-delà de toute pudeur (EDDIF, 1988).

Les adolescentes marocaines vivent très mal leur sexualité. Souvent mariées dès l’âge de 14 ans, leur corps est ensuite muselé. Des jeunes femmes commencent à se libérer dans les villes.

J
e me suis sentie désarmée, inutile, démunie face à la cruauté d’un véritable marché aux esclaves, lors d’une récente enquête que j’ai menée dans la région de Bni Meskine à 250 km au sud-est de Casablanca. Pour la première fois de ma vie, j’ai menti. Le stratagème est le suivant: je prétends que Sanaa, l’une de mes étudiantes, veut marier ses deux frères à des filles de 13-14 ans; quant à moi, je cherche une épouse pour mon oncle septuagénaire et veuf. Mon but: prouver que ce marché existe bien et que les parents ne respectent pas, à la campagne, la loi sur l’âge minimum du mariage des filles, fixé à 15 ans.
Dans cette région et dans bien d’autres, les smasrya, (les courtiers), qui sont les pourvoyeurs des citadins en main-d’œuvre infantile, sont également sollicités pour trouver des filles à marier.
Quelques scènes. Trois femmes nous accueillent, en fait trois générations: El Hadja, la maîtresse de maison, sa bru et sa petite-fille de 14 ans. Cette dernière s’active autour de nous, essuie la table, range nos chaussures, secoue les coussins. Je scrute la fille, une beauté à peine éclose, un corps chargé de promesses. Son père est-il prêt à la marier sans acte de mariage? «Oui, il a marié l’aînée à 14 ans. Les filles n’ont rien à faire. Dès qu’arrive leur zmane (destin), on les marie.» Puis, l’oncle paternel nous reçoit. «Je vous donnerai 15 filles si vous voulez. Elles sont éduquées, ne lèvent pas les yeux du sol, ne parlent pas et peuvent tout supporter sans gémir.»
Autre maison: la maîtresse, enceinte pour la septième fois, nous accueille. «Choisissez celle qui vous plait. Elles ont la même éducation. Elles ne font que travailler. Elles ne sortent jamais. Elles sont enceintes dès la nuit de noces. Toutes nos filles ont accouché la première année.»
J’ai envie de hurler à l’idée qu’elles seront mariées à cet âge, déflorées sauvagement, dégoûtées d’une sexualité qu’elles auront subie. Les hommes surveillent les filles. Leur honneur passe par le contrôle du corps féminin. Les femmes entretiennent la tradition en muselant leur propre corps. Cette sexualité doit être canalisée en les mariant nubiles ou fraîchement pubères. Ces drames jalonnent le quotidien du monde rural, pauvre, enclavé, où neuf femmes sur dix sont analphabètes.
Nos enquêtes à Casablanca montrent qu’en milieu urbain, la puberté est également mal vécue. La fille reçoit de l’entourage féminin une éducation sexuelle désuète, fondée sur les interdits. Son corps est un danger. Son sexe, fragile, ne lui appartient pas. Il peut contribuer à sa perte et à celle de sa famille. Alors il faut étouffer les pulsions. «Ma mère contrôlait mes mouvements: ne pas sauter ni écarter les jambes, pour garder ma virginité. Mon sexe m’effrayait», témoigne une jeune femme.
Si les aînées ont été surprises par un écoulement sanguin sans en connaître l’origine, aujourd’hui, les plus jeunes sont mieux informées. Mais l’angoisse est toujours tenace. Dès lors, l’adolescente vit en conflit avec son corps. Le sang des règles est impur, souillant, honteux. Il faut le cacher. «J’ai appris que c’est haram (péché) de laisser voir le sang car Dieu punit sévèrement...» Les règles provoquent un sentiment de rejet du corps, de répulsion. «Je me sens sale, je ne me soigne plus. Je me déteste.»


Une féminité éphémère

L’âge du mariage a, certes, reculé en milieu urbain: il est de 26 ans en moyenne. Cependant, la société condamne sévèrement la sexualité prémaritale chez les jeunes. En pratique, l’interdiction ne s’applique qu’au sexe féminin. A un étudiant qui disait que les filles sont des prostituées parce qu’elles font l’amour, je lui demandais: «Et vous, êtes-vous vierge?» Je lui rappelle que l’interdit s’applique aux deux sexes. Désarmé, il réplique: «Non, la religion s’applique aux filles. La tradition aux garçons!»
Si la femme vit plus longtemps que l’homme, sa féminité est éphémère. L’espérance de vie de la Marocaine est de 70 ans. Or, la société la tue prématurément. Elle impose un «âge social» à partir duquel la femme n’est plus séductrice. A 31 ans, selon les hommes, elle est trop âgée pour le mariage; à 40 ans, elle est vieille. Bourgeon à peine éclos, elle devient une vieille au corps sans promesse. Dans le meilleur des cas, la ménopause est la fin de la féminité, la mort du sexe. L’âge moyen de la ménopause est de 47 ans. La femme vivra en moyenne 23 ans avec un corps asexué. Amputée de sa féminité, elle fait le deuil de sa séduction, de son désir.
Elle renie son rôle sexuel pour se consacrer à ses tâches de mère et grand-mère. Ayant mis son corps au service du mari et de la procréation, elle n’existera qu’à travers une âme qu’elle doit purifier. La religion devient son refuge, comme si l’Islam interdisait le désir.
Si les plus âgées des femmes, analphabètes, rompent avec leur corps, les jeunes réagissent autrement. Elles ont conscience de leur corps et de l’utilité de le cultiver pour elles-mêmes. Et la procréation devient une menace désormais dénoncée par les mères: «Je refuse que ma fille vive comme moi. Les grossesses m’ont vieillie. Elle doit conserver son corps et rester belle longtemps», dit une femme de plus de 65 ans. «Je refuse de ressembler à ma mère», affirment les jeunes. Le nombre moyen d’enfants par femme est passé en quatre décennies de sept à trois.
Une brèche dans un cercle vicieux! Les jeunes (48 % de la population a moins de 20 ans) s’émancipent, font de plus en plus de sport et surveillent leur ligne. Les canons de la beauté ont changé. «La belle femme doit être grosse. Aujourd’hui la fille n’a plus de charme, maigre comme un roseau. On voit ses os! Elle doit piquer au lit», se désole un vieux paysan.
Le taux de divorce augmente chez les jeunes. Triste réalité qui prouve que cette population «ne se laisse pas faire». Elle fait valoir ses désirs et sa volonté. Les aînées enduraient en silence pour ne pas être rejetées. Si la tradition perdure, les jeunes réussissent de plus en plus à s’imposer: elles cultivent leur corps et leur esprit. «Je n’ai pas la phobie de la vieillesse. Contrairement à ma mère, je ne serai pas traitée de vieille inutile. J’ai mon salaire, mes activités, mes loisirs. Je n’existe pas seulement en tant qu’épouse et mère. Je m’appartiens.»


Jeune mariée dans une robe traditionnelle.

par Kinou publié dans : Humeurs
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