Petit âne. En dépit des efforts étranges de ton maître en matière d’ornement, rien ne semble pouvoir faire lever ces tristes yeux. Comme je te
comprends ; tu as depuis longtemps cessé d’être émerveillé par les rivages éternellement croisés, cette plage, et ces routes asphaltées. C’est là que tu uses en d’identiques allers-retours
tes sabots abîmés, que tu suggères ton trottinement aux sourires des enfants d‘Europe aux dents bien blanches. Ils ne sont guère compatissant, ont parfois le geste un peu lourd. Je suppose que tu
t’en moque, ton dos poussiéreux connaît davantage le bâton que la caresse.
Là où la présence de tes congénères est justifiée par la dureté du terrain, ou l’aide à des travaux ingrats, toi tu es l’artifice, la caution versée
par ton maître au pittoresque et à l’exotisme.
Tu as l’air bien nourri, tu es probablement sa plus grande richesse, son unique moyen de transport et sa seule compagnie. Tes besaces loqueteuses
sont pleines de bricoles que le vieil homme posé sur ton dos nous propose comme si sa vie en dépendait. Et je crois bien, justement, que sa vie en dépend.
Nous étions assis pour déjeuner, nous lui avons acheté une petite boite à bijoux recouverte d’ambre, il a offert à Faty une unique boucle d’oreille …
Cette vente lui a permis de s’asseoir deux tables plus loin pour se nourrir.
Est-ce que ça rend la condition de son âne plus tolérable ? Sans doute, ce sont deux frères de misère, deux âmes du Maroc, aux mêmes yeux sans
joie.
Désolé pour cette photo, petit âne. Pour me faire un peu pardonner, je t’offre cet instant de labeur à écrire ces lignes, ton petit instant de
célébrité…
par Kinou
publié dans :
Humeurs
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