10ème Festival Gnaoua d'Essaouira, du 19 au 23 juin 2007
À Essaouira, la place Moulay-Hassan devient noire de monde dès que le soleil commence à décliner. Quelque dix mille mélomanes et curieux s’y donnent rendez-vous tous les jours, pendant le festival gnaoua, organisé par quatre jeunes femmes efficaces (Neïla, Soundouss, Isabelle et Lynda, de la société A3 Communication) avec le soutien d’André Azoulay, natif d’Essaouira et conseiller du roi Mohamed VI. Si d’aucuns continuent de ne pas voir d’un bon oeil la musique et la danse s’exhiber en public, il n’empêche que la plupart des réticences cèdent peu à peu face au pouvoir de conviction qu’impose la qualité artistique. Quel étonnant mélange forme cette foule, à l’instar des musiciens qu’elle vient écouter ! Jeunes filles en blue-jean, hommes en djellaba, lascars vêtus façon hip-hop, femmes au visage couvert d’un voile, gosses courant joyeusement : une superbe mosaïque de tolérance.
Sur la gigantesque scène, mais aussi dans des lieux plus intimes, la rencontre constitue le moteur du festival. Une démarche qui s’inscrit naturellement dans l’histoire de " la bien dessinée " (traduction d’Essaouira, ou plutôt de Souira). Le port, dès le XVIIIe siècle, développa des échanges commerciaux et culturels avec des contrées de la planète entière. Un négoce important reliait en outre l’ex-Mogador avec la ville phare Tombouctou et, plus largement, l’ancien Soudan (correspondant à peu près à ce qui allait être baptisé l’Afrique occidentale française, ou AOF). Des caravanes y apportaient de l’or, des épices et une kyrielle de produits. Avec elles, venaient des esclaves noirs. Ce sont leurs descendants que désigne généralement le terme " gnaoua ", même si tous n’appartiennent pas à la confrérie gnaoua. L’origine du mot demeure hypothétique, certains historiens évoquant des parentés avec les noms de Ghana ou Guinée. " Les gnaoua sont arrivés avec leur culture, dans le contexte arabo-berbère. Ils revendiquent, comme ancêtre, Sidna Bilal, originaire d’Abyssinie (Éthiopie) et compagnon du prophète ", rappelle Abdelhafid Chlyeh, auteur du remarquable livre, les Gnaoua du Maroc, itinéraires initiatiques, transe et possession, et organisateur du colloque international inclus dans le festival (sur le thème, cette année : " Ethnothérapies ou thérapies traditionnelles : entre tradition et modernité "). Si la musique et la danse sont mal considérées par certains musulmans, elles occupent une place essentielle chez les gnaoua. Ces derniers ne se posent nullement en dissidents de l’islam, mais, au contraire, s’en réclament pleinement.
En plus des concerts, le Festival d’Essaouira propose des " lila " (nuit). Selon la tradition, les adeptes gnaoui viennent y soigner leurs souffrances physiques ou psychologiques, lors d’un rite de possession (" derdeba "). Le " maâlem " (maître musicien), qui dirige les opérations, détient les secrets de l’instrument sacré qu’est le guenbri (ou guembri, luth basse à trois cordes). N’est pas maâlem qui s’autoproclame ainsi. Il faut avoir été consacré par un maître musicien lors d’une cérémonie de passage, au cours de laquelle ce dernier transmet son guenbri au disciple. Quand on sait cela, on comprend l’émotion du bassiste Youssef Boukella, le lendemain de son concert au sein de l’Orchestre national de Barbès qui a enflammé la place Moulay-Hassan : il se retrouve invité à jouer dans un petit atelier de lutherie, avec maâlem Balkani. Le vieux maître manie admirablement son instrument, tandis que six musiciens l’accompagnent avec des crotales (grosses castagnettes métalliques). Pendant ce temps, Youssef Boukella frappe sur une petite bouteille de gaz vide. Soudain, le maâlem lui tend le guenbri. Un geste symbolique ici puisqu’il ne s’agit pas d’un rite de passage, mais traduisant le respect de l’ancien à l’égard du leader de l’ONB. Le bassiste ressort chamboulé de ce parrainage impromptu. " Quelque chose de spécial s’est passé ", souffle-t-il en quittant l’atelier.
Il est environ minuit. Maâlem Balkani conduit une lila sur la place Al Kayma, où les festivaliers sont venus nombreux. Il rallie anciennes et nouvelles générations. Son duo légendaire avec Led Zeppelin a fait de lui un des premiers ambassadeurs de la tradition gnaoui dans le monde. Seule la partie profane est montrée. Et pourtant, très vite, l’atmosphère s’échauffe. Lors de l’hommage aux ancêtres, le guembri dévide des notes qui semblent surgies des entrailles de la terre tant elles portent en elles la profondeur du monde. Pour l’instant, seuls l’accompagnent un chant et des claquements de mains. Un musicien vient sur le devant de l’aire de danse, pour exécuter des pas dont l’ardeur se conjugue avec une immense précision rythmique. Ici, la partie sacrée n’étant pas accomplie, les djinns (les " mlouk ") et les saints ne sont pas invoqués. On ne verra pas les sept couleurs qui leur correspondent se succéder, ni les adeptes tomber en transe. Mais beaucoup de spectateurs s’abandonnent au vertige de cette musique guérisseuse, surtout lorsque les crotales entreprennent leur ébouriffante chevauchée rythmique.
La grande scène, quant à elle, incarne le partage avec l’autre. Le lieu où les maâlmine (pluriel de maâlem) se joignent à des artistes venus
d’Europe, d’Amérique et d’Afrique. Les programmateurs - Abdeslam Alikane pour les groupes gnaoui et Loy Ehrlich pour les orchestres étrangers - ont généré de fertiles rencontres entre des
musiciens de haut niveau, capables d’inventivité dans des situations artistiques non ordinaires. Imaginez Louis Bertignac, guitariste et fondateur de Téléphone, aux côtés de maâlem Moustapha
Bakbou, du magicien des claviers Jean-Philippe Rykiel et du batteur américain Will Calhoun (compagnon du jazzman Pharoah Sanders). Ou encore le trompettiste Graham Haynes croisant le fer avec le
batteur algérien Karim Ziad et maâlem Abdeslam Alikane. Sans oublier le boeuf de clôture qui a réuni tout ce beau monde, avec, également, le guitariste malien Ali Farka Touré, le griot bambara
Sibiri Samaké (chef du Groupe des chasseurs du Mali), le tambourinaire guinéen Yéyé Kanté, le percussionniste franco-américain Steve Shehan... Des moments de pure magie auxquels a discrètement
assisté Paul Simon, en vacances dans la cité aux murs blancs et aux volets bleus. La muse invisible d’Essaouira a, de tout temps, attiré les artistes. Depuis le séjour de Jimi Hendrix en 1969,
qui brûla ses nuits en jam sessions avec les gnaoua, beaucoup d’eau a coulé sur les rivages d’Essaouira. Mais le ressac du temps n’a pas effacé le galop frénétique des crotales et les inflexions
hypnotiques du guenbri.
À écouter : Gnaoua lila, les maîtres du guembri (Al Sur/Musisoft) ; Nass El Ghiwane, Transe musique du Maroc (Night & Day) ; Hassan Hakmoun, Life
Around the World (Alula/Concord) ; Hamid El Gnawi, Saha Koyo (Erato) ; Randy Weston, Spirit ! The Power of Music (Verve/Universal).
À voir : Transes gnaoua, documentaire d’Éliane Azoulay.
À lire : d’Abdelhafid Chlyeh, éditions la Pensée sauvage : les Gnaoua du Maroc, itinéraires initiatiques, transe et possession.
Tout le programme du festival et des infos audio et vidéo sur le site officiel : http://www.festival-gnaoua.co.ma/index.htm










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