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TEXTE DU JOUR



Le bonheur ne s'écrit pas, il est comme les étoiles filantes :
celui qui ne le voit pas ne le verra jamais.


Hafid Aggoune



Mercredi 2 mai 2007


J'ouvre une parenthèse : Le Derviche tourneur, c'est aussi une composition de Marcel Dadi, (je sais, ça n'a rien à voir, mais qui c'est le taulier ?)... Je dis ça parce que quand j'ai commencé à apprendre le picking, moi qui suis si malin -ça a l'air si facile- c'est le premier morceau que j'ai su jouer (et le seul à ce jour !). Si vous êtes bien sage, je le mettrai en ligne. Cela dit, pour les amateurs, essayez plutôt Chet Atkins... Je referme la parenthèse.

 

Le Derviche Tourneur

La célèbre danse tournoyante des Mawlawi ou derviches tourneurs constitue un véritable office liturgique dont tous les gestes comportent un sens symbolique. Les derviches entrent dans la salle de la takya vêtus de blanc, symbole du linceul, et enveloppés d'un manteau noir représentant la tombe (ou la lourdeur terrestre). Ils s'en libèrent comme pour une nouvelle naissance. Leur haute toque est l'image de la pierre tombale. Le sheikh, au milieu des danseurs, représente le point d'intersection de l'intemporel et du temporel. Les derviches font d'abord trois tours, qui signifient les trois étapes rapprochant de Dieu : shari‘a, ou voie de la science ; tariqa, celle qui mène à la vision ; haqiqa ; chemin qui conduit à l'union. Les derviches dansent en étendant leurs bras comme des ailes, la main droite tournée vers le ciel pour y recueillir la grâce, la gauche vers la terre pour l'y répandre. En dansant autour d'eux-mêmes, ils tournent autour de la salle : ce tour représente l'union dans la pluralité et aussi le cercle de l'existence, de la pierre à l'homme ; il symbolise, en outre, la loi de l'univers, les planètes tournant autour du Soleil et autour d'elles-mêmes. Les trois saluts échangés alors figurent les degrés successifs de la foi ; les tambours qui battent, les trompettes du Jugement. Le cercle des danseurs est divisé par le milieu en deux demi-cercles, l'un représentant l'arc de descente des âmes dans la matière, et l'autre, l'arc de remontée des âmes vers Dieu. Les deux premières danses sont exécutées en commun, la troisième est dansée individuellement, car le temps est censé être dépassé. Le sheikh n'entre dans la danse que la quatrième fois : il représente le Soleil et son rayonnement. La flûte de roseau - le nay - symbole, pour Djalal al-Din Rumi, de l'âme exilée de sa patrie céleste, chante alors l'union réalisée. Puis le sama', le concert spirituel, s'arrête, et le chanteur psalmodie le Qur'an : c'est la Parole de Dieu qui arrive en réponse aux derviches. Puis viendront les derniers salam (saluts) et l'invocation (dhikr) mawlawi : Hu (Lui, Dieu eul). Le sama' des derviches tourneurs présente un double symbolisme : un symbolisme cosmique, le tourbillonnement de tout ce qui se meut, de l'atome aux planètes ; .
un symbolisme mystique, les âmes « tournant » autour de la Réalité suprême sans pouvoir l'atteindre



 


 


Le Soufisme

D'origine arabe, le terme de soufisme sert communément à désigner la mystique islamique. Il recouvre et parfois masque une multitude de courants d'importance diverse, souvent divergents dans leur pratique et leur doctrine, échelonnés entre les débuts de l'islam (Ier siècle de l'hégire/VIIe siècle de l'ère chrétienne) et l'époque actuelle. Certains de ces courants n'ont eu qu'une existence éphémère ; d'autres vivent encore aujourd'hui et peuvent se prévaloir d'une antériorité de plusieurs siècles.
Après une maturation lente et difficile, dans un environnement social et religieux d'abord hostile, le soufisme a fini par se faire reconnaître, en tant que tendance religieuse à part entière, dans l'ensemble du monde islamique arabe et non arabe, à partir surtout du VIe/XIIe siècle. Il suscite cependant encore des réactions de rejet, dont les initiateurs ont été, à l'époque moderne, la Turquie kémaliste, le réformisme musulman et, d'une façon quasi permanente, le shi‘isme. C'est actuellement dans les territoires les plus tardivement islamisés, de l'Afrique noire au domaine indo-malais, que le soufisme, prenant appui sur une pratique intense du prosélytisme maraboutique et sur les ordres « confrériques », est le mieux implanté et le plus vivant. Il s'agit souvent d'un soufisme « populaire », fortement marqué par les contextes locaux et n'ayant guère de rapport avec les spéculations des grands penseurs d'époque classique.

Terminologie

Le terme de soufi, entré dans l'usage français, dérive de l'arabe sufi (le u est à prononcer ou - pluriel, sufiyya), qui signifie le mystique. L'équivalent de soufisme est le nom verbal tasawwuf. Le mystique du type sufi peut également être dit mutasawwif (pluriel, mutasawwifa). Cette famille de mots se rattache, selon l'étymologie la plus vraisemblable, au substantif suf, la laine ou la robe de laine, dans l'expression labisa al-suf (il s'est vêtu de laine). Il s'agit, à l'origine, d'une robe de laine blanche, ensuite d'une robe parfois noire ou rayée (L. Massignon, La Passion d'Al-Hallaj I, 143 ; Essai sur le lexique technique de la mystique musulmane, 153).
Le soufisme justifie fréquemment le port de la robe de laine en affirmant qu'elle a été l'habit des prophètes (nabi) d'avant Mahomet et notamment celui de Jésus (Isa).
Le tasawwuf serait donc, étymologiquement, le fait de professer et de pratiquer une doctrine mystique dont une des marques extérieures de reconnaissance aurait été le port d'un froc de laine. Cette hypothèse, qui est, linguistiquement, la seule pertinente, a été émise dès le Moyen Âge par les premiers auteurs qui, à partir du IVe/Xe siècle, ont entrepris de présenter le soufisme comme une tendance religieuse « orthodoxe » se rattachant au sunnisme (sunna). Mais, selon l'habitude médiévale islamique, qui consiste à citer toutes les opinions jugées recevables sur une question, d'autres interprétations ont été proposées par les mêmes auteurs. Elles se caractérisent par la mise en évidence d'une filiation, évidemment pseudo-historique, entre le soufisme d'époque classique et l'âge prophétique islamique, modèle et période de référence par excellence. Le traité de l'Iranien de Transoxiane, Al-Kalabadhi, mort en 384/994, présente les différents aspects de cette question (traduction A. J. Arberry, The Doctrine of the Sufis, 5). Certains orientalistes ont émis l'idée que le mot sufi pourrait avoir été calqué sur le grec sofov, le sage. Cela paraît très peu vraisemblable. En effet, la sagesse, au sens ancien du terme, a pour traduction, en arabe, hikma. D'autre part, le terme grec est passé en arabe dans l'emprunt faylasuf, le philosophe, sans qu'aucun lien ait jamais été établi avec sufi.
Au soufisme se rattache un autre terme francisé, celui de marabout, dérivé de l'arabe murabit, qui signifiait, à l'origine, celui qui tient garnison dans une forteresse frontalière, ribat (identique au nom de la ville marocaine de Rabat). De pieux musulmans des premiers siècles avaient l'habitude d'y effectuer des séjours temporaires aux côtés des soldats. Le terme désigne aussi certains relais d'étape isolés faisant office d'hostellerie.
Dès le IIe/VIIIe siècle, des ribat-s ont pu servir de refuge à des mystiques solitaires ou à des groupes, à l'instar d'autres lieux excentrés, d'établissements désaffectés ou en ruine (mosquées de quartier, masdjid, dans les villes ; ruines diverses en beaucoup d'endroits, khirba). Le ribat d'Abbadan en Susiane fut occupé par le mystique ‘Abd Al-Wahid b. Zayd (m. 177/793) et ses disciples (Massignon, Essai, 213). Enfin, des établissements portant ce nom furent édifiés dans les villes, à partir surtout du Ve/XIe siècle, probablement selon un modèle iranien, le khanqah (Encyclopédie de l'Islam, 2e éd.). Alors qu'ils étaient destinés d'abord à abriter différents spécialistes des sciences religieuses, tout comme les medersas/madrasa, il devint de règle générale à partir du VIIe/XIIIe siècle de réserver ces établissements aux soufis (principaux termes synonymes ; khanqah/khanagah, terme persan, utilisé dans le monde indo-iranien et au Proche-Orient jusqu'en Égypte ; zawiya, terme arabe, employé au Proche-Orient, en Turquie et dans le monde islamique occidental ; tekkeh, terme turc, en usage dans le domaine ottoman, etc.).
Étant donné la multiplicité de ces termes, qui recouvrent souvent des réalités différentes, il est hasardeux de les traduire par un terme unique tel que couvent. Le mot marabout/murabit, issu de cette longue évolution et ayant perdu toute connotation militaire, est utilisé dans l'ouest du monde islamique pour désigner un personnage vénéré localement ou un chef de confrérie mystique.
Fakir, de l'arabe faqir (pluriel fuqara'), et derviche, du persan darwish (pluriel darwishan), signifiaient tous les deux « pauvre », au sens commun. Les deux termes ont été appliqués aux membres réguliers des confréries mystiques. Mais le fait que certains de ceux-ci se livraient en public à des jongleries (notamment les Kalandariyya, E.I., 2) et que la plupart avaient fait de la danse (raqs) une de leurs activités habituelles explique le sens pris en français par les deux termes.

Les origines du Soufisme

La mystique islamique a commencé historiquement au IIe/VIIIe siècle. Seuls quelques-uns de ses membres qui avaient pris l'habitude de revêtir le suf sont désignés sous le nom de soufis (Irak, Syrie, rarement Égypte, jamais en Iran à cette époque).
L'ensemble du mouvement mystique se rattache, quant à lui, à l'idée de renoncement au monde, al-zudh-fi al-Dunya. Mais cette expression très générale désigne moins des mystiques vivant dans une rupture radicale avec le monde d'ici-bas que des musulmans qui, socialement bien intégrés, pratiquent une ascèse modérée dépassant à peine le seuil d'une piété de bon aloi.
Les précurseurs véritables du soufisme sont très minoritaires dans une société dont la pensée est tournée presque tout entière vers le juridisme, l'exégèse et les problèmes de direction de la communauté, autrement dit, les problèmes politiques. Il ne faut pas oublier, en effet, que l'islam a été très tôt la religion d'un État, devenu empire en quelques décennies. Face aux bouleversements économiques, sociaux et idéologiques qui s'opèrent, les mystiques les plus radicaux prennent une attitude symptomatique de rupture. Leur mot d'ordre est la ghurba, c'est-à-dire le fait de se vouloir étranger, gharib, à un monde déclaré corrompu et égaré par de mauvais guides (Massignon, Essai, 247 ; Passion, I, 109).
Mais les mystiques de cette sorte ne sont pas seulement des opposants au pouvoir en place. Il leur importe beaucoup plus de prendre le contre-pied des normes sociales (antinomisme, ibaha), en prônant, par exemple, le célibat (cependant jamais généralisé en Islam, même dans ces milieux), le végétarisme, un habillement excentrique (ishhar) - soit plus luxueux que celui des courtisans, soit plus misérable que celui des mendiants -, l'érémitisme, l'errance (siyaha), la mendicité, l'absence d'activité régulière (en proclamant le tawakkul, remise à Dieu pour la subsistance), voire le rejet des obligations cultuelles (fara'id) telles que la prière commune du vendredi (salat al-Djum‘a), qui tient une si grande place en Islam.
Jusqu'au début du IIIe/IXe siècle, les mystiques de ce type passeront pour des fous (madjnun) dont on se gausse à la cour califale. Leur implantation est essentiellement proche-orientale, car l'Iran de cette époque est encore peu islamisé. Il s'agit d'une mystique vécue plus que pensée, dont il ne reste que quelques traces écrites : poèmes d'amour de Rabi‘a, la femme mystique (m. 185/801) ; fragments de propos d'‘Abd Al-Wahid b. Zayd, rapportés dans des ouvrages postérieurs.
Le soufisme plus tardif, désirant se construire un passé inattaquable, s'efforcera de masquer ce qu'il présentera comme des outrances. Il reniera, au moins partiellement, ceux qui sont ses précurseurs directs (‘Abdak, le soufi chi‘ite végétarien, fin du IIe/VIIIe siècle ; cf. Massignon, Essai, 61).
C'est dans le milieu du zuhd modéré que seront trouvés des ancêtres fictifs remontant jusqu'au Prophète. Le célèbre piétiste Hasan Al-Basri (m. 110/728, E.I., 2) paraît avoir été utilisé dans cette perspective.
Durant cette période des origines, le modèle mystique est donc encore largement extérieur à l'islam. Il est ressenti comme si peu dangereux que la piété et l'observance des mystiques non musulmans (surtout chrétiens du Proche-Orient) sont ouvertement célébrées dans les grandes encyclopédies littéraires du IIIe/IXe siècle (ouvrages dits d'Adab, E.I., 2). La question des influences extérieures sur le soufisme a été souvent posée (mise au point dans M. Molé, Les Mystiques musulmans, 22-26). Elles sont indéniables à travers, sans doute, diverses médiations, dont celle des gnostiques chi‘ites. Mais elles ne touchent pas à l'essentiel.
La première mystique de la rupture, aussi bien que le soufisme intégré plus tardif, font du Coran la base même de leur méditation et de leur expérimentation. Ils se veulent fondamentalement musulmans.

Soufisme et culture

Le soufisme n'a pas seulement représenté une pratique et une pensée religieuses spécifiques, il a aussi joué en Islam un rôle culturel considérable. Signalé d'abord dans les encyclopédies littéraires d'époque classique comme une curiosité dont on relève les traits frappants ou aberrants, il a bientôt influé sur la poésie d'expression arabe en contribuant à la mode des zuhdiyyat, poèmes ascétiques. Il est, bien entendu, partie prenante aussi dans la littérature d'édification de la même époque. Mais l'influence du soufisme devient surtout prédominante à partir de l'époque confrérique. Il apparaît alors comme un thème majeur chez tous les grands poètes, surtout ceux de langue persane, avant de passer en d'autres langues (turc ottoman, urdu, etc.). Dans le domaine iranien, mentionnons tout particulièrement Farid Ad-Din ‘Attar (m. 627/1230) et Hafiz de Shiraz (m. 792/1390).
Le soufisme apparaît aussi dans toutes les autres formes d'art : la danse, la musique, mais encore les miniatures qui ornent les grandes œuvres en vers et en prose, surtout dans le domaine indo-iranien.
Devenu un des éléments indissociables et fondamentaux de la pensée religieuse, de la mentalité, mais aussi de la sensibilité des sociétés islamiques, il s'est mué en fait de civilisation au plein sens du terme.

par Kinou publié dans : Art et culture
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